Boufarik : les cybercafés sous contrôle policier

Après la chasse aux couples, l’inquisition gagne Internet. Un vent de censure souffle sur la ville des Orangers. Les gérants des cybercafés sont tenus de signaler quotidiennement les listes de leurs visiteurs ainsi que toute consultation suspecte sur le net au nom d'une "cybermoralisation des mœurs" et une lutte contre la subversion. Après les couples, les internautes…

Ouvrez le site "inquisition.com", cliquez sur la rubrique "Inique dans les annales", et vous allez tomber net sur cette dernière trouvaille de ceux qui nous gouvernent. à Boufarik, les cybercafés sont désormais placés sous surveillance policière. Après la campagne de moralisation des "bosquets" et d'épuration des "maquis roses", voilà que l'inquisition gagne les internautes dans une étrange campagne de nettoyage de ces…"lieux de débauche" virtuels que seraient les clubs internet tellement prisés par les jeunes de… "Bab el Web".

Tout a commencé lorsque, il y a quelques jours, les gérants des cybercafés de la ville ont été convoqués séparément pour, à première vue, un contrôle de routine : vérification du registre de commerce. Un listing du parc informatique est également exigé ainsi que les références réseau. Et le contrôle de tourner à un briefing de sensibilisation sur le "haut" et "ô combien délicat" rôle social et la dimension "pédagogique" de ce type d'établissement, en particulier auprès de cette large clientèle de plus en plus accro du virtuel : les jeunes et les ados.

D'après des témoignages unanimes recueillis auprès desdits gérants, ceux-ci ont reçu des instructions fermes pour enregistrer, surveiller et même "espionner" leurs clients. "Personnellement, je croyais que c'était pour une simple histoire de paperasse et voilà que je me retrouve sollicité pour faire le flic dans mon secteur. Ils ont exigé de nous un document d'identité du client, de noter nom, prénoms, date de naissance, adresse et numéro de la carte nationale et d’établir une liste de tous les visiteurs toutes les 24 heures et de la communiquer ensuite aux services de police, exactement comme le font les hôteliers, comme un vulgaire gérant de hammam. En sus, on nous a exhortés à surveiller de près les utilisateurs, et à déclarer par un rapport circonstancié toutes les choses suspectes susceptibles d'être relevées : les sites visités, les messages à caractère subversif, les consultations à caractère immoral, etc", témoigne un propriétaire de club internet avant de lâcher : "Ils veulent faire de nous des cybergendarmes, un "chambite" sur le net. C'est typiquement de la science-fiction à l'algérienne !" Un autre affirme qu'on lui a clairement demandé d'espionner les internautes "pour prévenir les messages subversifs et prémunir l'Algérie des poisons distillés par ce canal perverti. Quelle imagination !"

Du coup, un vent de censure souffle sur la ville des orangers. Une campagne digne des durs du FIS, ce même FIS dont La Mitidja a payé les folies et les lubies au prix fort. Et c'est une effervescence d'un autre goût dans les cybers. Les internautes ont encore du mal à digérer ce qu'ils tiennent pour une opération d'un autre âge qui, faut-il le souligner, pour rester dans l'air du temps, colle bien au décor dinausoresque général que vient conforter le retour d'un Messaâdia aux affaires. "Tant qu'on y est, pourquoi pas ? Comme si l'Algérie n'avait pas assez d'ennemis physiques pour s'attaquer aux virtuels ?", fait remarquer malicieusement un jeune.

Nous avons rencontré l'instigateur de cette opération au commissariat de Boufarik. D'emblée, il a tenu à préciser que le service qu'il dirige s'appelle "service réglementation". "Regardez combien de tiroirs je gère", lance-t-il, le doigt pointé sur des dizaines de casiers allant du vendeur de lben au magasin de bonneterie. "Mon service est chargé du contrôle des commerces, toutes catégories confondues. Et parmi les établissements que nous gérons, il y a les cybercafés."

Pour entrer dans le vif du sujet, notre interlocuteur reconnaît donc la véracité de l'information: "Effectivement, j'ai convoqué les gérants de tous les cybercafés de la ville. D'abord c'est pour une vérification du registre de commerce, car il faut savoir qu'il y a eu des gens qui ont installé des ordinateurs chez eux et monté des réseaux sans se déclarer. Par ailleurs, c'est pour la protection des mineurs et c'est un vrai problème dans la mesure où les cybercafés sont très visités par les enfants. On le constate à vue d'œil, un gosse te dit "je vais tchatcher" et la tchatche, son nom l'indique, ce n'est pas sérieux, c'est les femmes, la débauche… Sans parler des enfants qui consultent carrément des sites X. En principe, je n'ai même pas à demander au gérant de contrôler sa clientèle. La police ne peut pas être partout. Eux, ils te disent "je ne fais pas le flic". Mais la morale publique, c'est l'affaire de tous. Et quand il y va de l'intérêt de l'Algérie, tout le monde doit s'impliquer, explique-t-il. Le chef du service réglementation justifie donc le contrôle d'identité par la surveillance des mineurs, chose qu'il impose du reste aux salles de jeu également, précise-t-il. Pourtant, notre homme ne manque pas de souligner tout le mal qu'il pense des "cybermahchachate" (il parle de mahchachate en fait) où les jeunes veillent tard, les yeux trempés dans le stupre en 3D. Et de partir de ce réquisitoire contre les clubs internet : "Nous, nous sommes champions dans le détournement des bonnes choses de leur vocation originale. Internet est censé être synonyme de culture et un canal de savoir. Les cybercafés devaient être des mini-centres culturels. C'est devenu un instrument de dépravation morale. Ce sont de véritables lieux de débauche, il faut le dire. On a fermé les maisons closes et on en a ouvert des dizaines à l'échelle d'un écran d'ordinateur."

À propos de la "mission d'espionnage" à laquelle il aurait souhaité associer les agents des cybercafés, notre officier-moralisateur confie : "Je leur ai demandé de promener le regard à travers leurs machines et surveiller un peu ce que font les utilisateurs, d'une manière intelligente et signaler les gens suspects. Leurs rapports seront pris en considération pour d'éventuelles enquêtes judiciaires."

D'aucuns se demandent si cette opération est codifiée par un texte de loi et si elle n'est pas susceptible de s'étendre. Il faut tout de suite retenir qu'elle est le fait de ce seul officier qui a longuement insisté, en premier lieu, sur son devoir de protection des mineurs, chose que prévoit la loi globalement.

Une chose est sûre, les jeunes boufarikois, rencontrés hier dans les cybers, ont été scandalisés par cette mesure. "C'est une atteinte caractérisée à notre vie privée. S'ils nous obligent à être fichés pour consulter, je ne remettrai plus les pieds ici. C'est notre seule fenêtre sur le monde et ils veulent nous la fermer", s'écrie un internaute. Un ingénieur qui vient d'ouvrir un cyber déclare pour sa part : "Ils n'ont pas à attendre de moi de coopérer. C'est de la folie ! S'ils m'obligent à prendre aux gens leurs cartes, j'appelle mon avocat. Je suis prêt à les attaquer en justice !" Un de ses collègues, désespéré, songe carrément à fermer tandis qu'un troisième, moins pessimiste, nous déclare : "Non, mais vous me voyez demander à une jeune fille ses papiers ? S'ils font pression sur moi, je leur donnerai de faux rapports."


Pour plus d'informations...
http://www.liberte-algerie.com/avril2001/16/index160401.html

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